Fabiola Ecot Ayissi, « Pour nous, ce qui a de la valeur n’est pas forcément ce qui coûte cher, tout comme ce qui a de la valeur n’est pas forcément ce qui est en vogue. » - Ashakan

Fabiola Ecot Ayissi, « Pour nous, ce qui a de la valeur n’est pas forcément ce qui coûte cher, tout comme ce qui a de la valeur n’est pas forcément ce qui est en vogue. »

  • Réputée pour la qualité de ses expositions sur le patrimoine, la médiatrice culturelle et Cofondatrice du Centre International pour le Patrimoine Culturel et Artistique (CIPCA) basé à Yaoundé au Cameroun, Fabiola Ecot Ayissi est toujours sur les pas de course. Ses journées sont souvent longues, très longues même. Mais dès que son collaborateur annonce le reporter, elle s’empresse de venir sourire en coin. Elle a une idée de la rencontre, c’est de son centre dont il sera question.
  • Crée en 2015 à Yaoundé, le CIPCA explore le patrimoine africain, les archives et les langues africaines. En ce moment, sa galerie fait vivre l’art dans la cité capitale camerounaise avec beaucoup d’entrain.
Qui est Fabiola Ecot Ayissi et quel est le projet du CIPCA ?

Je préfère commencer par présenter le CIPCA en tant que co-fondatrice.
Le CIPCA est au départ une association de droit Camerounais qui rassemble les personnes qui sont spécialistes, universitaires, acteurs culturels, créateurs, artistes autour de la question patrimoniale pour trouver la réponse ensemble depuis Yaoundé, la capitale du Cameroun, pour se demander aujourd’hui ce qu’on entend par patrimoine et ce qu’on peut en en faire ? En effet, une fois que l’on a identifié ce qu’on comprend par « patrimoine » c’est-à-dire des choses et des savoirs dont on a hérités, quelles actions artistiques peuvent être engagées pour les valoriser dans le monde ? Tel est le but du CIPCA.
Je m’identifie totalement à ce questionnement puisqu’avant de prendre part à cette aventure, j’avais fait des études à l’Université Paris 8 sur les langues, les arts et en tant que philologue sur le texte littéraire notamment les civilisations hispaniques. J’ai poursuivi cette expérience avec des recherches autour des enjeux qui existent quant à l’émergence d’une production culturelle, artistique, littéraire postcoloniale en Guinée équatoriale et puis, je suis parti pour m’installer au Cameroun. Les recherches que je faisais à Paris 8 m’ont amenée à découvrir des textes que personne n’avait lus en France qui étaient écrits en espagnol par des équato-guinéens qui ont été très peu publiés en Espagne et donc j’ai contribué à légitimer le droit de ces auteurs à être montrés et lus à l’université française.
Sur place à Yaoundé, j’ai proposé à des personnes qui avaient des visions communes à la mienne d’étendre la réflexion sur la mise en valeur de la création et des savoirs depuis la question patrimoniale.

D’où donc est né l’espace du Centre International pour le Patrimoine Culturel et Artistique – CIPCA ?

Tout à fait ! Nous avons ouvert un centre d’art associatif en 2018 qui accueille une galerie d’art, une salle de documentation et des pièces d’accueil destinées aux résidences de création.

Le CIPCA a d’autres volets peu connus. Comment cela se traduit-il concrètement ?

Le CIPCA a pour objectif de s’entourer de toutes les forces pour creuser la question contemporaine. Pour nous, le monde universitaire est indispensable pour approfondir cette recherche en couplant avec l’exposition d’artistes vivants dans notre espace.
L’espace du CIPCA est un centre d’art ouvert à tous les visiteurs. L’idée est d’aborder le champ patrimonial à travers les aspects du commissariat d’exposition, de la création artistique, les questions liées aux langues africaines, à leurs enseignements et aux archives.
Notre fonds d’archives de plus de 12 000 documents entièrement numérisés concerne essentiellement la culture Beti. Il est composé en grande partie du fonds d’archives Luis Mallart Guimera, un grand anthropologue qui a totalement consacré ses recherches à la culture Beti de la Zone de Kribi. Nous avons le privilège de pouvoir détenir la totalité de ce fonds. L. Mallart est Professeur retraité de l’Université de Paris X Nanterre. Il a déposé ses archives à Paris, Barcelone et au CIPCA à Yaoundé. Nous espérons bientôt transmettre une copie de ces archives à la direction des Archives nationales du Cameroun à la demande de Luis Mallart Guimera lui-même.

Quels sont les types d’expositions que vous avez accueillis au CIPCA ?

Nous sommes d’abord reconnaissants aux artistes qui ont soutenus le CIPCA en venant proposer des expositions qui sont liées à la question patrimoniale. En général, nous avons accueilli et organisé ou co-organisé des expositions qui étaient assez variées dans leurs approches, qu’il s’agisse d’œuvres issues de technique de recyclage/assemblage, ou de peinture, ou encore de sculpture anciennes, d’ installations.
L’exposition ‘’Poste centrale’’ qui inaugurait la galerie en 2018 avait pris la question du patrimoine à contrepied avec les artistes Jean-Michel Dissake du Cameroun et Florence Boyer dit Atikin, une artiste d’Aix-en-Provence. Il s’agissait de présenter une exposition avec des œuvres très fortes réalisées à partir des rebus jetés dans la ville de Yaoundé, récupérés pour en créer des œuvres d’art qui ont une belle valeur artistique. C’était une façon volontariste d’inscrire le nouveau centre d’art dans la grande ville de Yaoundé. Montrer ainsi que la matière est présente sur place, le talent créateur est bien là et qu’il est possible de dépasser nombre de blocages et de croyances pour intervenir dans notre quotidien avec force, beauté et efficacité.

Quelques œuvres présentées par les artistes Jean-Michel Dissake et Florence Boyer dit Atikin
Lors de l’exposition ‘’Poste centrale’’ au CIPCA.

Nous avons par la suite accueilli Dieudonné Fokou, toujours sur le thème du recyclage. Cette fois autour des questions d’accumulation, superposition des objets, dans nos espaces et dans notre mémoire, virtuels et biologiques. Que faire avec tout ce que l’on accumule de plus en plus au quotidien ? Quelles traces laissons-nous aux générations futures ?
Ensuite nous avons présenté notre première exposition d’art ancien consacrée à la culture et à la civilisation Babungo qui est un royaume du Nord-Ouest Cameroun. Cette exposition avait été mise en place grâce à la collaboration de la Fondation Solomon Tandeng Muna, à la Commission Nationale pour l’UNESCO au Cameroun et au Babungo Museum ainsi que grâce au soutien de la famille royale, en tête de laquelle le roi lui-même. C’est une façon de montrer aussi que l’on peut valoriser l’art ancien depuis nos questionnements contemporains.

Quelques œuvres d’art africain ancien présentées lors de l’exposition ‘’Babungo’’ au CIPCA.

A travers l’exposition Babungo qui réunissait les œuvres de grande valeur du 19è, 20è siècle, il s’agissait aussi conjointement de présenter les pièces issues de l’artisanat local, des reproductions d’œuvres anciennes, en questionnant le statut de ces œuvres (originales et copies) d’un point de vue local.

Aujourd’hui, en Afrique, le commissariat d’art ancien africain est très peu pratiqué. Ce qui constitue un manque dans notre paysage intellectuel. Nous pensons nécessaire de renouer avec la dynamique de réflexion des indépendances africaines car c’est un champ réflexif sur la création, de l’héritage artistique qui a été laissé de côté.
L’art africain contemporain vit un essor considérable et les commissaires d’exposition africains mettent en avant avec beaucoup de talent cet art. Ne laissons pas l’art ancien uniquement aux ethnologues, aux collectionneurs, aux maisons de vente. Il y a donc un besoin de faire quelque chose, de commencer quelques propositions de discours autour de ces œuvres.
Des personnes en Afrique (souvent initiées) sont elles aussi indiquées pour informer de manière fiable sur de nombreux objets et de nombreuses pratiques. Il suffit de se rapprocher de ces personnes qui ont suffisamment de savoirs sur leurs propres cultures et qui ne demandent qu’à les partager.

Comment associez-vous transmission et sensibilisation ?

Mettre en avant le patrimoine d’un point de vue contemporain, c’est commencer à trouver des champs d’expérimentation. Pour ce faire, nous nous centrons sur les arts plastiques, les archives et les langues africaines et nous nous adressons à un public aussi large que possible. Le fait de collaborer avec plusieurs institutions et espaces y contribue.
Nous avons également accueilli en 2019 le projet de l’Institut Goethe « The burden of memory » avec la présence des œuvres d’artistes comme Hervé Youmbi, Pascale Marthine Tayou, Jean David Nkot, des artistes Namibiens comme Isabel Teumuna Katjavivi et des Tanzaniens, des artistes connus à l’international mais inconnus du public de Yaoundé. Ce projet commissarié par Marylin Douala-Manga Bell, Rose Jepkorir Kiptum et Nontobeko Ntombela présentait des œuvres très fortes et belles provenant d’artistes contemporains déjà consacrés nous a permis d’attirer au CIPCA beaucoup de nouveaux publics autour de la question de la mémoire historique de la colonisation en l’occurrence celle Allemande au Cameroun.
La première exposition qui a ensuite ouvert notre nouveau site au quartier Omnisports de Yaoundé, c’est l’exposition Fleury Ngamele « Chaînes et rituels III ». Dans son approche, Ngamele a présenté la question patrimoniale en rapport avec le monde du numérique et de la surveillance, de l’enchainement et de la dépendance.
L’exposition qui a suivi avec le jeune camerounais Yvon Ngassam, « I have a dream » résultat d’un cheminement artistique qui a associé les Zemidjans (moto taxis à Cotonou) et le masque traditionnel Guèlèdé (yoruba), a eu un bel impact.

L’installation « I Have A Dream » de l’artiste Yvon Ngassam; Crédit Photo : Le CIPCA.

Une exposition qui a été montrée initialement au Benin (espace le Centre), puis aux Rencontres photographiques de Bamako et qui a touché beaucoup de jeunes camerounais grâce au CIPCA et à l’Institut Français de Yaoundé.
Actuellement, en partenariat avec les Ateliers Lindou (Douala), nous présentons l’œuvre de Salifou Lindou Fouanta et ses 35 ans de carrière artistique. Cette exposition « SAVE » présente en particulier les principales tendances et les expérimentations de l’artiste à travers une installation, des peintures, des œuvres d’assemblage et une performance.

Vue de l’Exposition rétrospective « SAVE » de l’artiste plasticien Salifou Lindou. Crédit photo : Les Ateliers Lindou.

Salifou Lindou Fouanta, Foecheu, 2019. Technique mixte (acrylique, bois, plâtre patiné, fer, tôle et bronze), 130×55 cm Exposition « Save » Crédit Photo : Le CIPCA ; Courtesy de l’Artiste et du CIPCA.
Qu’est-ce que le changement de site a apporté dans votre déploiement ?

C’est arrivé parce que notre site à Emana était excentré. Un peu loin de tout. Le public y avait moins facilement accès. Nous avons donc progressé en déménageant et le nouveau site incarne l’idée de patrimoine. C’est une villa des années 80 avec une architecture renvoyant à cette période.

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Le nouveau siège du CIPCA en face du stade Omnisports de Yaoundé au Cameroun. Crédit Photo: Le CIPCA.
On dit du marché de l’art en Afrique qu’il est à deux vitesses étant donné que n’est pas évident d’être soutenu contrairement à d’autres. Comment votre galerie fait-elle pour survivre à cela?

Nous sommes une galerie associative qui est autofinancée. Nous ne recevons les subventions de personne. Cela veut dire que cela a un inconvénient, nous avons des avancées très fortes mais à un rythme très mesuré. Des initiatives se font à la mesure de nos différentes disponibilités financières personnelles. Cela a aussi l’avantage de bénéficier d’une totale liberté thématique, d’une liberté d’esprit notamment face à la dynamique du marché qui correspond à une logique essentiellement spéculative et de l’accélération qui ne laisse pas toujours la place nécessaire à la réflexion approfondie.
Si on se positionne dans la dynamique du marché, on peut aussi se considérer à plusieurs égards comme un premier marché, car nous accueillons de jeunes artistes et des moins jeunes.
Mais nous ne subissons aucune injonction quant à la dynamique qu’il faut intégrer pour montrer les artistes qui viennent à nous ou que nous sollicitons. Nous avons plutôt à cœur de montrer une dynamique différente de celle du marché. Pour nous, ce qui a de la valeur n’est pas forcément ce qui coûte cher, tout comme ce qui a de la valeur n’est pas forcément ce qui est en vogue.

Un débat d’actualité, la restitution des œuvres africaines d’Europe à l’Afrique. Qu’en dites-vous ?

C’est un moment historique et hautement symbolique, et l’on sait que le symbole est agissant. Face à ce qu’a été la colonisation avec pour principe de base l’expropriation et l’anéantissement des richesses à plusieurs niveaux, on peut considérer le retour d’œuvres importantes ayant été spoliées comme une volonté de reconnaitre le tort causé et de réparer ce tort. Ce retour peut être aussi compris comme une thérapie dans les rapports entre jadis le colon et le colonisé. C’est tout à fait louable.
Au CIPCA, nous ne nous occupons pas particulièrement de cette question-là. Nous considérons qu’il y a beaucoup à faire avec ce qui est là et laissé à l’abandon. Nous considérons que le retour des œuvres est nécessaire soit, mais il doit être envisagé de pair avec l’élaboration d’un discours intellectuel, historique, une réflexion institutionnelle et étatique autour des œuvres retournées et de celles qui sont déjà sur place.
En effet, ce débat autour de la restitution des œuvres laisse planer une idée fallacieuse qui serait que tout a été spolié. Rien n’est moins vrai ! Des collections privées africaines existent, des royaumes africains possèdent des collections d’œuvres africaines absolument inestimables et qui méritent toute notre attention.

Ceci dit, comment travaillez-vous sur le plan de la coopération internationale ?

Nous avons des partenariats mutuels avec les centres de coopération internationale comme l’Institut Français (nous avons accueilli la Nuit des idées 2021), le Goethe-Institut Kamerun, l’ICEF de Malabo qui nous a accueilli au cours de l’exposition itinérante en hommage au maitre Gaspar Gomán.
Nous commençons également à développer des partenariat avec des universités et des galeries, notamment en France et au Quebec.
Il est important aussi de souligner que nous avons à cœur de développer des initiatives avec des espaces et partenaires locaux. C’est par exemple le cas avec la Fondation Paul Ango Ela, le Royaume Babungo, le Babungo Museum, le Royaume Batoufam, la Chefferie d’Emana, Les Ateliers Lindou, la Fondation Salomon Tandeng Muna, le Musée des Peuples de la Forêt et différents départements de l’Université de Yaoundé 1.

Une performance de l’artiste Christian Etongo au CIPCA. Crédit photo: Le CIPCA.
Comment les artistes qui exposent chez vous perçoivent votre approche ?

Les artistes au Cameroun, qu’ils bénéficient d’une renommée internationale ou qu’ils soient débutants, sont nombreux à montrer de l’intérêt envers notre projet. Ce qui nous donne le sentiment d’être utile et de répondre à une attente forte dans le paysage culturel et artistique camerounais.

Propos recueillis par Martial Ebenezer Nguea.

L’exposition rétrospective « Save » de Salifou Lindou
A voir à la Galerie d’art du lieu dit Le CIPCA jusqu’au 26 mai 2021 dans le strict respect des gestes barrières.

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