Freddy Tsimba : « La Terre est plus belle que le Paradis ». - Ashakan
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Freddy Tsimba : « La Terre est plus belle que le Paradis ».

Freddy Tsimba : « La Terre est plus belle que le Paradis ».

  • Tout premier artiste contemporain africain vivant à exposer à l’ancien Musée royal de l’Afrique centrale rebaptisé depuis AfricaMuseum, Freddy Tsimba est très connu pour ses sculptures dont il nous parle dans cet entretien exclusif qu’il nous a accordé depuis Kinshasa, La Belle.
Pour nos lecteurs, parlez-nous de vous, de ce que vous faites…

Je suis artiste sculpteur, peintre, forgeron, scénographe congolais. Tout ce qui touche à l’art me fascine.
Je récupère des objets qui ont un sens, ramassés dans les rues de Kinshasa, entre autres des chaînes, cartouches, fourchettes, fusils, machettes, douilles. Je les transforme dans le but de témoigner de notre histoire, du passé colonial et de notre réalité actuelle. Je suis comme un conteur, je me pose des questions auxquelles j’essaie de répondre moi-même à travers l’art.

Actuellement le monde vit une page douloureuse avec la pandémie de la covid-19 qui a paralysée presque tous les domaines de la vie. Comment vivez-vous cette période difficile ?

Le malheur du monde ne peut que toucher l’homme car on n’a qu’une seule terre. Le coronavirus nous a tous surpris, on ne s’y attendait pas. Mais s’il y a un domaine de la vie qui a été particulièrement touché, c’est la culture.
Effectivement l’art dans sa diversité est également touché par la covid19. En tant qu’artiste nous nous sommes habitués à côtoyer du monde, à vivre des brassages de personnes et de cultures différentes. Or cette pandémie nous a imposé une barrière d’où chacun cherche comment se protéger pour ne pas mourir. Et surtout que l’art offre peu de revenus dans nos pays.
Mais je dirai que cette maladie nous a permis de repenser aussi la vie, de réfléchir autrement, d’être plus créatif et de voir comment agir dans le futur.

Freddy Tsimba, « Centre fermé, Rêve ouvert » , installation récupération cuillères ramassées et soudées Courtesy Freddy Tsimba.
Le Coronavirus a tué des centaines de milliers des personnes à travers le monde et quand bien même en Afrique il n’y a pas eu beaucoup des morts, n’avez-vous pas eu l’idée d’aborder ce thème en tant qu’artiste sculpteur ?

Sans doute l’œuvre viendra, je suis encore en période de gestation. En tant qu’artiste-penseur qui questionne la vie, il y aura effectivement une œuvre dans ce sens même si ce n’est pas maintenant. Mais ce qui est sûr, cette période ne peut pas passer inaperçue avec tout ce que le coronavirus a apporté comme changement dans la société humaine.

Vous êtes l’hôte de la première exposition d’art contemporain organisée par l’Africa Museum de Tervuren en Belgique, le tout premier artiste contemporain vivant en Afrique. Parlez-nous de cette exposition…

C’est une expérience forte ! Certes j’ai déjà eu à exposer mon travail dans des institutions par le passé, mais cette monographie à l’AfricaMuseum marque une nouvelle page dans ma vie. Cela inaugure une ère de nouveaux projets dans des lieux comme celui-là.
Il y a aussi le fait d’avoir cette opportunité d’exposer mes œuvres avec le regard croisé de l’écrivain In Koli Jean Bofane en tant que commissaire d’exposition qui a beaucoup compté pour moi. Il a livré des textes sensibles sur mes sculptures et mon travail des métaux, que l’on retrouve dans le beau catalogue qui accompagne l’exposition « Mabele Eleki Lola, La terre est plus belle que le Paradis ».

Freddy Tsimba et In Koli Jean Bofane © Estelle Onema.

Une œuvre de l’exposition « Mabele Eleki Lola ! La terre, plus belle que le Paradis » de Freddy Tsimba © Estelle Onema.

Une œuvre de l’exposition « Mabele Eleki Lola ! La terre, plus belle que le Paradis » de Freddy Tsimba © Estelle Onema.

Les thématiques véhiculées par cette exposition questionnent la vie, le commun des mortels, notre regard, ce que nous croyons acquis. Ainsi je viens remettre tout ça en cause en disant la « Terre est plus belle que le Paradis ». Il y a la vie sur la terre, si elle est un passage pour aller quelque part, alors, commençons par aimer d’abord là où nous nous trouvons. Même si la vie est dure, il faut se battre et la terre va tout vous donner.

Autre chose marquante : le lieu de l’exposition. L’AfricaMuseum c’est un espace haut en symboles pour moi congolais. C’est un lieu fort, il y a toute une histoire qui parle de nous, il y a des traces des vies du passé. D’ailleurs c’est écrit en grands caractères dans ce musée « TOUT S’OUBLIE SAUF LE PASSE ». Le passé ne meurt mais demeure présent. Le fait d’être là, en ces temps de restitution des œuvres pillées à l’Afrique, c’était pour moi une occasion de ne pas être en dehors du cadre de ce lieu et de confronter mon regard contemporain à ce patrimoine ancien venu du Congo et d’ailleurs.

Justement l’ancien Musée royal de l’Afrique centrale a été rebaptisé en 2018 l’AfricaMuseum, serait-ce un signe de la rupture souhaitée avec l’histoire coloniale de cet établissement construit à la gloire du Roi Léopold II et de la conquête du Congo ?

C’est un geste fort cela prouve à suffisance qu’ils assument leur passé en essayant de remettre entre les mains des Africains ce qui leur appartient. Moi je suis allé là-bas pour changer les choses, apporter un regard sans haine de l’un ou l’autre, donc la rupture. Non une rupture radicale mais ma vision contemporaine avec le concept « Mabele Eleki lola na Elengi ! La terre, plus belle que le paradis» qui faisant ainsi corps avec le passé, nous montre qu’on peut, dans le respect de l’autre être heureux sur terre.

A gauche : Kangi kiditu. Crucifix. Kongo central, RD Congo.[Kongo]. s.d. Bois, fer, laiton. Don des Amis du Musée. HO.1963.66.1, collection MRAC Tervuren
A droite : Freddy Tsimba « Croix », 2018. Matériaux de récupération, trappes à souris. © J. Van de Vyver – MRAC Tervuren / Freddy Tsimba.

En effet, le musée c’est juste un espace et c’est à nous, artistes, penseurs, d’apporter une touche, de transformer le lieu afin de lui donner un sens. J’ai vu les gens émerveillés devant mes œuvres exposées à l’AfricaMuseum. Cela prouve qu’ils n’étaient pas habitués à voir des telles choses et si, jusqu’aujourd’hui, ils continuent à m’écrire sur mes différentes pages, c’est que j’ai réussi à transcender le lieu avec mes œuvres.

La RDC a un passé douloureux avec la Belgique tout comme d’autres pays d’Afrique notamment avec les anciens colonisateurs. A travers cette exposition, n’était-ce pas pour vous une occasion d’interpeller les Européens sur ce passé ? Par exemple d’en reconnaitre la part de douleur ?

Sur ce point, ils en savent déjà puisqu’il y a des ouvrages, des écrivains qui en parlent. C’est quelque chose qui est déjà reconnu officiellement. La question que nous devons nous poser maintenant est : qu’est-ce que nous faisons de notre liberté, de notre indépendance ?
On ne doit pas rester figé dans le passé même s’il va influencer notre futur. D’ailleurs ces pays vivent encore pour beaucoup de nos richesses, de nos minerais. Le plus important, c’est d’agir à nos niveaux pour bouger les choses, pour changer les choses surtout quand nous voyons nos dirigeants corrompus, qui achètent des maisons en Europe qu’ils ne vont même habiter alors qu’ils devraient plutôt penser au développement, à la construction des écoles, des hôpitaux etc.

Est-ce que vous aviez mis l’accent sur la résilience des Africains lors de cette exposition ?

En résumé, mon exposition aborde toutes les thématiques ayant trait au vécu quotidien des Africains, des Congolais, au passé colonial, à la religion, à la résilience, aux violences faites aux femmes.

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Freddy Tsimba,  » Silhouette effacée n°333″, 2012. Douilles soudées Courtesy Freddy Tsimba.

Freddy Tsimba, « Ils n’auront pas mon diamant ». 2014. Matériaux de récupération, clés ramassées. Collection Gervanne et Matthias Leridon. – © Mathieu Lombard.

Je me réjouis encore de ce que les gens continuent à m’écrire après cette exposition. C’est le signe que j’ai fait un travail qui va rester dans la durée. J’ai laissé des empreintes à travers mes œuvres monumentales dans cette première exposition de l’art contemporain de cette nouvelle ère et j’espère que cela va vraiment aider les uns et les autres dans ce monde d’après Covid 19.

Aujourd’hui la question de la restitution des œuvres d’art à l’Afrique par les Européens qui nous ont colonisés refait surface. Que pensez-vous de cette question qui s’invite depuis un certain temps dans l’actualité ?

Sur cette question de la restitution des œuvres, nous devons savoir que ces œuvres ne seront plus les patrimoines des pays qui les ont prises et même si aujourd’hui nous ne sommes plus là, nos enfants, les générations futures vont les réclamer donc ils ne seront jamais tranquilles dans leur peau. Il y a certains pays africains qui sont déjà avancés sur ce dossier notamment le Bénin et le Sénégal avec le Musée des Civilisations Noires à Dakar.
Mais pour la République Démocratique du Congo, qu’on se le dise nous avons un sérieux problème d’espace car le nouveau musée est trop petit.
Moi je suis pour que ces œuvres ne soient pas aussi rapatriées dans l’immédiat. Tant que des conditions appropriées ne sont pas réunies c’est-à-dire tant que la garantie de la conservation des œuvres n’y est pas, on ne doit pas se précipiter. Je suis plutôt pour qu’on demande une quotité, le pourcentage de chaque œuvre volée et exposée en Europe qui va être rétribuée non pas à Kinshasa mais dans les villages où ses œuvres tirent leurs origines et on pourra construire des écoles, des hôpitaux, des ponts pour leurs habitants.
Nous devons reconnaitre l’apport des occidentaux dans la préservation et la conservation de nos œuvres qui sont aujourd’hui un patrimoine universel.

Parlons de l’art en RDC, si on vous demande de placer un mot que diriez-vous de l’art au Congo ?

L’art au Congo a été toujours riche, la créativité est là, la culture congolaise a produit plusieurs artistes sur tous les plans et tout ce que nous vivons dans notre pays contribue à nous donner de l’inspiration.
Je suis content d’être un artiste congolais tout comme les autres aussi certainement. Nous devons être fiers de ce pays même si l’Etat ne nous a jamais soutenus, même si ceux qui nous dirigent ne nous ont jamais donné la place que nous méritons, alors que, quand viennent les élections ce sont les mêmes artistes qu’ils utilisent pour battre campagne. Nous faisons un travail considérable et pour autant nous ne sommes jamais honorés pour cela. Si vous vous rapprochez de Koffi Olomide, il vous dira la même chose. Les autorités ne peuvent pas nous laisser de côté parce qu’à travers nos œuvres, nous valorisons la culture, les valeurs et l’image de notre pays à l’extérieur.

Pour finir, quels sont vos projets à court et à long terme ainsi que votre prière pour l’art en Afrique ?

J’aimerais arriver un jour à créer des structures d’encadrement et d’initiation des jeunes à l’art mais aussi mettre en place une fondation qui va œuvrer dans tous les secteurs de la vie notamment l’éducation, la santé etc.
Ma prière, c’est de voir l’art perdurer, que l’art devienne un métier qui nourrira les artistes et que les Etats mettent des moyens pour soutenir les artistes dans leurs démarches.

Freddy Tsimba, Mes rêves, mes rêves…, 2016. Courtesy Freddy Tsimba.

Freddy Tsimba, « Immortel », 2020. Tapettes de souris soudées, fer ; Abbaye de Fontfroide – France. Courtesy Freddy Tsimba.
L’Exposition « « Mabele Eleki lola na Elengi ! La terre, plus belle que le paradis» est visible à l’AfricaMuseum de Tervuren en Belgique
Du mardi au vendredi de de 11h à 17h
Les week-ends, jours fériés et congés scolaires de 10 h à 18 h.
Par Dieumerci Diaka.
Image à la Une :
Freddy Tsimba à Tervuren, Janvier 2021 ©DH photo 2.
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