Restitution des œuvres d’art pillées à l’Afrique, où en sommes-nous ? - Ashakan
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Restitution des œuvres d’art pillées à l’Afrique, où en sommes-nous ?

Restitution des œuvres d’art pillées à l’Afrique, où en sommes-nous ?

  • C’est une histoire qui a commencé avec des allures de « circulez il n’y a rien à restituer » ayant une chute inattendue : une meilleure compréhension entre les peuples. C’est une histoire qui a marquée à la chair tous les Africains et les Afro-descendants. Mais… Ne remuons pas le couteau dans la plaie et faisons juste le bilan.

L’HISTORIQUE

Tout a commencé lors des guerres de colonisation. Les colonisateurs prenaient le soin de ranger dans des coffres les biens culturels de valeur spirituelle et culturelle fondamentale pour les colonisés facilement transportables en vue de constituer des cabinets d’exotisme. Quant aux trésors ne pouvant être déplacés, on les brulait effaçant d’un coup ce que des générations entières ont bâti à force de courage et de persévérance.

La société ayant changé, certains héritiers vont alors se démettre de leurs possessions au profit des institutions muséales de leurs pays respectifs. Hélas, certains objets alimenteront pendant longtemps le marché noir des marchands d’art et collectionneurs malintentionnés contre des espèces sonnantes et trébuchantes. Ce sont les bronze, têtes de souverains et reliefs historiés et statues Nok du Nigéria. Des représentations vodoun, des statues de rois, des trônes royaux, des récades, des portes sacrées, des statues anthropomorphes, des objets cultuels essentiels, des masques, des bijoux en ce qui concerne le Bénin… et la liste pourrait être complétée en autant de pays africains qui ont connu la colonisation…Toujours est-il qu’on déshabille Pierre pour habiller Paul, qu’on prie Dieu ou Lucifer, ces trésors n’ont en rien changer de propriétaires légitimes et légaux.

« Les peuples victimes de ce pillage parfois séculaire n’ont pas seulement été dépouillés de chefs-d’œuvre irremplaçables : ils ont été dépossédés d’une mémoire qui les aurait sans doute aidés à mieux se connaître eux-mêmes, certainement à se faire mieux comprendre des autres. », dira le centenaire ancien Directeur général de l’UNESCO, Amadou-Mahtar Mbow.

LE DECLIC

Conscient de l’enjeu, le 28 novembre 2017 dans un discours à l’université de Ouagadougou, le Président français Emmanuel Macron reconnait qu’ « une large part du patrimoine culturel de plusieurs pays africains soit en France. Il y a des explications historiques à cela mais il n’y a pas de justification valable, durable et inconditionnelle » tout en prenant l’engagement que « d’ici cinq ans les conditions soient réunies pour un retour temporaire ou permanent du patrimoine africain en Afrique. »

A la suite de cette déclaration publique, deux universitaires franco-sénégalais Bénédicte Savoy et Felwine Sarr missionnés par le Président de la République Française vont lever toutes les barrières qui s’opposent à cette restitution dans un rapport devenu référence : « Rapport sur la restitution du patrimoine culturel africain. Vers une nouvelle éthique relationnelle ». « Je n’avais pas une position très tranchée face à la problématique des restitutions jusqu’à ce que je fasse des recherches dans les archives et que je me rendre en Afrique », expliquera Bénédicte Savoy. « J’ai alors ressenti un tel choc en découvrant des salles de Palais vides, en sachant que toutes les œuvres étaient conservées hors du continent africain que ce moment a été pour moi un basculement qui ne m’a plus fait douter du bien-fondé des restitutions ». En effet, selon le rapport, les collections dans les musées nationaux africains excèdent rarement 3 000 œuvres, souvent de peu de valeur artistique alors qu’au Quai Branly, les pièces venant du Tchad sont les plus nombreuses (9 296) et ensuite Madagascar (7 590), le Mali (6 910), la Côte d’Ivoire (3 951), le Bénin (3 157), le Congo (2.593), le Gabon (2 448), le Sénégal (2 281) et la Guinée (1 997).

Des pièces provenant de territoires qui n’ont pas été colonisés par la France, on peut noter : Ethiopie (3 081), Ghana (1 656), Nigeria (1148), RDCongo (1 428). Celles d’Afrique australe (9 282) et d’Afrique de l’Est (5 343) sont bien moins nombreuses. Ce chiffre n’inclut pas plusieurs milliers d’objets hébergés par les musées des missions, qui rassemblent des objets collectés par les congrégations catholiques en Afrique. Le rapport cite également de grands musées européens qui possèdent des œuvres d’art africain ancien dans les conditions que nul n’ignore plus : le Musée Royal de l’Afrique Centrale de Belgique (180 000), le British Museum (69 000 objets), le futur Humboldt Forum de Berlin (75 000) et le Weltmuseum de Vienne (37 000).

Pour Audrey Azoulay, l’actuelle directrice générale de l’UNESCO, « Ce qui est en jeu, c’est l’appropriation d’une histoire, d’une identité. Et on touche à un passé extrêmement douloureux s’agissant du Bénin, de l’Afrique en général comme de bien d’autres parties du monde. » Depuis, beaucoup de lignes ont bougé aussi bien dans les pays africains spoliés que dans les anciennes métropoles.

LA RESTITUTION AUJOURD’HUI

Toute première pièce d’importance restituée au Sénégal en décembre 2020, le sabre d’El Hadj Omar Tall fait des collections du Musée des Civilisations Noires de Dakar.

Le sabre d’El Hadj Omar Tall

Au Bénin, novembre 2021 va voir le retour des 26 œuvres d’art dont la restitution est déjà actée au pays par la loi française N° 2020-1673 du 24 décembre 2020. Récemment une délégation française avec à sa tête le directeur du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac Emmanuel Kasarhérou, était à Cotonou pour finaliser les conditions de retour avec la partie béninoise. Ainsi il a été retenu que la France prendra en charge le transfert physique des œuvres du Musée du Quai Branly jusqu’à Cotonou par deux vols commerciaux spécialement affrétés avec l’emballage des œuvres et les assurances. D’autre part, une centaine de photos des 26 œuvres, libre de droits, feront l’objet de cession au Bénin et des experts béninois seront bientôt à Paris pour un transfert de compétences.

Trois des 26 œuvres d’art ancien dont la restitution est actée au Bénin.

Les œuvres ainsi restituées marqueront une première halte au fort portugais de Ouidah, actuellement en grande rénovation pour répondre aux normes internationales en la matière. Dans un second temps, elles seront acheminées dans la cité historique d’Abomey où elles seront définitivement fixées au Musée de l’Épopée des amazones et des rois du Danxomè en cours de construction. Mais tellement très peu d’informations sont accessibles sur ce musée qu’on veut espérer qu’il prendra en compte les réalités africaines que le philosophe camerounais Achille Mbembe résume si bien en disant que : « le musée tel qu’il existe est une institution occidentale moderne. Les objets avaient pour vocation de disséminer les énergies vitales, d’accompagner les communautés. Si on veut réanimer ces objets, il faut les libérer du musée conçu par l’Occident au XIXème siècle, il faut les sortir de la captivité ».

D’ailleurs, à Benin City dans Edo State au Nigéria, en prévision de la restitution par l’Angleterre et collectionneurs privés des pièces du royaume du Benin emportées lors du plus grand braquage mené par la puissance coloniale en 1897, le Edo Museum of West African Art (EMOWAA) va voir le jour d’ici 5 ans grâce à un don de 4 millions de dollars d’un entrepreneur passionné d’art et les actions combinées de la cour royal de Benin City, du gouverneur d’Edo State, Godwin Obaseki, de toutes les forces vives de cet Etat (sages, historiens, artistes et artisans), de la Commission nationale des musées et des monuments du Nigéria ainsi que du British Museum et du cabinet Adjaye Associates dans un musée dessiné par l’architecte ghanéen Sir David Adjayé. Ce dernier innove en prenant en compte la conception africaine de l’art à savoir une alchimie entre vie artistique, vie culturelle, vie cultuelle et vie sociale de la communauté.

Edo Museum of West African Art (EMOWAA) Crédit Images : Adjaye Associates.

En Ecosse, une sculpture en bronze représentant l’oba (roi) du royaume du Bénin et acquise en 1957 dans des conditions douteuses des collections de l’université d’Aberdeen sera bientôt restituée au Nigéria.

Bronze représentant l’Oba du Benin (Nigéria) à la bibliothèque Sir Duncan Rice de l’université d’Aberdeen en Écosse.

En l’Allemagne, l’ouverture du musée du Forum Humboldt de Berlin consacré aux arts et cultures extra-européens et le nouveau livre de l’historienne d’art Bénédicte Savoy a relancé le débat sur la restitution au Nigéria de plus de 530 bronzes et autres pièces du Royaume du Bénin se trouvant dans toutes les collections allemandes. Une décision positive dans ce sens devrait intervenir d’ici septembre prochain.

La Côte d’Ivoire, quant à elle, réclame plus de 8 000 pièces et œuvres artistiques détenus par une cinquantaine de musées en Europe et aux USA. Le Musée des Civilisations de Côte d’Ivoire à Abidjan et le Musée des Cultures Contemporaines Adama Toungara d’Abobo sont à l’avant-garde de cette politique ivoirienne pour le retour des biens culturels. De surcroit, la Côte d’Ivoire ambitionne d’ici 2024 le projet de réaliser à Treichville à Abidjan le plus grand musée d’art contemporain de l’Afrique de l’Ouest. Il faut noter aussi un projet de création de Centres Culturels Intégrés dans 13 régions du pays, avec pour chacun un petit musée pour exposer les œuvres de chacune des régions.

Masque Sénoufo Kpeli – Côte d’Ivoire.

Musée des Cultures Contemporaines Adama Toungara d’Abobo – Abidjan. Crédit Emmanuelle Yao.

Aux Etats-Unis, en Belgique, en Italie, les discussions restent vives sur le sujet. Chez les collectionneurs privés et les descendants de marchands d’art, c’est le dilemme ! Cependant on ne rappellera jamais assez qu’en 1973, après un tonitruant discours du Maréchal de Kinshasa à L’ONU, une résolution est prise au niveau de l’Organisation internationale et quelques 200 œuvres d’art congolaises sont restituées à l’actuelle République Démocratique du Congo (RDC). Mais très vite, ces œuvres se sont à nouveau retrouver sur le marché des antiquités. La balle est donc dans notre camp, Africains de tous les horizons afin que notre glorieuse Histoire tutélaire soit enfin accessible à la jeunesse africaine !

Par Oba Shola Akinlabi.
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