5 médiums, 5 artistes ≡ Un corps à corps au féminin - Ashakan
Now Reading
5 médiums, 5 artistes ≡ Un corps à corps au féminin

5 médiums, 5 artistes ≡ Un corps à corps au féminin

  • On voudrait que le médium s’impose toujours « naturellement » à l’artiste, sans obstacle et sans contrainte.
  • Cinq artistes choisies parmi plusieurs générations s’expriment à travers un médium privilégié. Battantes et inspirantes, ces femmes s’autorisent un espace de liberté et de créativité.

SCULPTURE : Sokari Douglas Camp CBE (1958|Nigéria-Grande Bretagne)

Sokari Douglas Camp grandit sur une île située dans le delta du Niger, au contact de plusieurs cultures. Elle achève son éducation artistique en Occident. C’est en concevant des machines motorisées que la sculptrice apprivoise l’acier, appelé dès lors à devenir son matériau de prédilection.

Travailler un matériau dur, froid et résistant, ne se fait pas sans une forte implication physique. A force d’expérimentations, elle infléchit les qualités de l’acier qu’elle parvient à modeler : elle le découpe, le plie, le soude, le visse, le tisse… Progressivement, elle insuffle à la matière un mouvement. Son style – sa griffe personnelle – se reconnaît au sens des détails. Elle rehausse ses personnages de couleur et nombreux éléments naturalistes pour les rendre plus vivants et parfois drolatiques.

Sokari Douglas Camp, Lips Oil Cans, 2018. Steel, tin, oil cans. 65 x 46 x 24 cm. Courtesy the Artist and October Gallery, London.

Cette légèreté n’est qu’apparente. Les barils de pétrole introduits dans de nombreuses sculptures servent à dénoncer la mainmise des puissances économiques sur les ressources du continent. Sa terre d’origine, victime de la Pétro-violence, ne se remet pas du fléau écologique.

L’ambition de l’artiste est de tendre vers une échelle monumentale et de s’emparer de l’espace public. D’où la conception de monuments ayant une fonction mémorielle. Sa recherche prend tout son sens à l’heure où l’on réévalue la place des statues de personnages ayant participé à la traite négrière et à la colonisation. En 2003 elle est parmi les artistes finalistes choisis pour investir le quatrième socle de Trafalgar square, « The Fourth Plinth ».

Sokari Douglas Camp est toujours encline à manifester son indignation et à prendre position pour la défense des droits humains. Pour rappeler l’assassinat par la dictature militaire nigérianne de l’écrivain Ken Saro-Wiwa (1941-1995) qui militait pour la survie du peuple Ogoni, elle érige Battle Bus : Living Memorial for Ken Saro-Wiwa. 

Sokari Douglas Camp, Battle Bus: Living Memorial for Ken Saro-Wiwa, 2006. Courtesy the Artist ©Kristian Buus.

Sur la réplique grandeur nature d’un bus sont chargés des barils où sont inscrits les noms des huit autres activistes exécutés avec lui, tandis que sur le pourtour se déroule cette phrase de Ken : « I accuse the oil companies of practicing genocide against the Ogoni ».

PEINTURE : Adjaratou Ouedraogo (1981|Togo-Burkina Faso)

La peinture semble couler dans les veines d’Adjaratou Ouedraogo. La place des femmes dans la peinture contemporaine reste encore trop limitée en Afrique de l’ouest. Il convient sans doute de déconstruire certaines idées sur la peinture, sans pour autant nier toute une histoire de l’art qui lui est associée. L’artiste fait figure de pionnière dans la réappropriation de ce médium.

La peinture d’Adjaratou Ouedraogo est une invitation à passer de l’autre côté du miroir, à rêver éveillé, et à s’ouvrir à la générosité. Avant toute chose, elle cultive une subjectivité forte associée à une spontanéité du geste. L’artiste débute chaque séance de travail en étalant plusieurs toiles à même le sol. Ensuite, s’ouvre un véritable ballet où elle mène de front plusieurs toiles.

Adjaratou Ouedraogo, Lomé, janvier 2021. Courtesy de l’artiste. ©Adjaratou Ouedraogo.

L’atelier se transforme en un véritable chantier, comme le montre la photographie prise à Lomé. La couleur jaillit dans une effusion toute sensuelle. L’artiste est au contrôle du tracé fluide et de la pression exercée par sa brosse, tout en laissant une place au hasard lorsque l’acrylique liquide se déverse des calebasses de couleurs. Les plages colorées s’observent, se tiennent à distance ou s’entrechoquent. La peinture se fait trace, empreinte. C’est au hasard de cet enchevêtrement abstrait et de ce maillage de tons que les contours des formes se définissent.

De cette imagination fertile naissent de purs poèmes visuels. Les personnages enfantins sont tantôt isolés, tantôt dans le giron d’une mère protectrice. Leurs membres s’étirent à l’infini, leurs corps se contorsionnent jusqu’à l’extrême. L’intensité des regards et les expressions forcent notre sympathie. Subtilement, l’artiste attire notre attention vers les plus fragiles et les laissés-pour-compte de la société.

Adjaratou Ouedraogo, Ensemble on y arrive, 2021. Acrylique, pigments, pastel et fusain sur toile. 107×143 cm. Courtesy de l’artiste. ©Adjaratou Ouedraogo.

Dans Ensemble on y arrive, 2021, les corps fortement imbriqués représentent les liens de solidarité et d’interdépendance. Les couleurs chatoyantes sont la manifestation de la joie que procurent la camaraderie, le jeu et la plaisanterie. Dans le face à face qu’instaure chacune de ses toiles c’est notre humanité qui est questionnée.

CERAMIQUE : Ranti Bam (1982|Nigéria, Grande-Bretagne)

Artiste plasticienne, Ranti Bam s’empare de la terre-cuite comme d’un réservoir où elle vient puiser un sens métaphorique. Loin de se cantonner à la dimension décorative, elle aime associer à des formes plastiques des notions d’ordre géographique, littéraire ou philosophique. Les mots (titres attribués) mettent les objets en suspens, hors du temps.

Ranti Bam, Kunri, 2019. Terre cuite. 43 x 18 cm. Courtesy de l’artiste. ©Ranti Bam.

Ranti Bam, Kunri, 2019. Terre cuite. 43 x 18 cm. Courtesy de l’artiste. ©Ranti Bam.

Il reste que la création jaillit de la rencontre entre la matière et le toucher sensible de l’artiste. Préalablement à toute quête purement esthétique, la main est déjà entraînée – par l’art culinaire et par les soins associés au corps — à des actions telles que malaxer, étirer, aplanir mais aussi frotter et masser. La mémoire de certains gestes se transmet, intacte, de génération en génération, et particulièrement de mère en fille. C’est cette mémoire enfouie qui s’enracine dans une histoire familiale et un territoire, Ilé Yoruba, que tente de raviver la céramiste.

Ranti Bam s’attache à la dimension matérielle et immatérielle de l’objet vase-récipient-calice. La forme du contenant étant universelle, elle déclenche spontanément un fort sentiment d’appartenance. Néanmoins, la construction du vase est ici peu orthodoxe au regard de la production de poteries utilitaires. La construction des parois et du fond se fait par assemblage de pièces rapportées, qui relève ici davantage de la couture, y compris du patchwork et du rapiéçage.

Ranti Bam, Rigaa, 2019. Terre cuite. 40 x 16 cm. Courtesy de l’artiste. ©Ranti Bam.

Ranti Bam, Rigaa, 2019. Terre cuite. 40 x 16 cm. Courtesy de l’artiste. ©Ranti Bam.

Pour impressionner la surface de ses céramiques, l’artiste détermine avec soin ses tons d’engobes et le répertoire des signes. La couleur rouge ocrée de l’argile, laissée par endroit en réserve, vient enrichir la gamme colorée. Au hasard de leur transfert, les motifs tracés avec les engobes colorés fusionnent les uns avec les autres. Le résultat obtenu n’est pas sans rappeler le rendu du batik ou du tie-and-dye. Selon les pièces, les harmonies sont sourdes, presqu’éteintes, ou vivement contrastées ; les finitions fortement texturées sont mates ou brillantes. A travers sa pratique éprouvée de la céramique, Ranti Bam mesure le pouvoir sensoriel de l’argile plastique et ses vertus curatives, qu’elle compare aux bienfaits que procure la culture de la terre.

PERFORMANCE : Gabriella Badjeck (1987|Cameroun)

La pratique de Gabriella Badjeck investit son corps et sa psyché. Son travail interroge toutes les formes de travestissement que nous impose la société à travers son conformisme et ses jeux de pouvoir et de soumission. La performance est venue à elle comme une réponse nécessaire à un questionnement existentiel et identitaire. Après une période d’apprentissage et de recherches documentaires, elle a pu en formaliser les contours.

See Also


Son corps se manifeste d’abord comme une archive d’un vécu traumatique. Activé, il devient un conducteur d’énergie et un médiateur de forces invisibles. Son travail est d’abord un processus de connaissance et d’acceptation de soi, puis une forme de confession avec autrui. Lors de sa performance Me inside Me (Festival « Corps et Geste ») elle tente de négocier avec cette partie d’elle-même, cette part masculine, qui vit en elle comme un élément étranger et démoniaque.

Gabriella Badjeck, Me Inside Me, 2017. Courtesy de l’artiste. ©2n photographie.

En partageant ce rite et sa liturgie – elle évoque la performance en termes de religion – elle entraîne le public, malgré lui, dans une expérience vertigineuse. On assiste à un véritable accouchement de son être qui passe par la résolution d’un conflit interne.

Pour la performeuse, le nu est synonyme de transparence et de vérité. Les participants sont forcés de questionner leurs propres croyances et de démêler les tabous liés au genre et à la sexualité. Amener le public à contempler une nudité sans fard est aussi, pour l’artiste, une manière de rétablir la dignité de son corps malmené. Sa démarche se heurte encore à des murs d’incompréhension quand ce n’est pas à la censure.

La célébration des héroïnes noires opprimées ou laissées en marge de l’histoire, constitue un autre axe de recherche, autour du combat contre la misogynie et le racisme.

Gabriella Badjeck, Sister’s Song – Marielle Franco, 2018. Courtesy de l’artiste. ©Morel Nodou.

A la suite de l’assassinat de la militante brésilienne Marielle Franco, Gabriella Badjeck initie un rituel participatif en forme de lamentation intitulé Sister Song. Elle fait sortir de ses entrailles des sons profonds et cathartiques, renouant ainsi avec la tradition des pleureuses qui interviennent dans la sphère familiale au moment des deuils.

PHOTOGRAPHIE : Anastasie Langu Lawinner (1992|République Démocratique du Congo)

Avec la photographie, Anastasie Langu Lawinner conquiert un espace de créativité encore largement dominé par les hommes. Ses clichés, qui mêlent fréquemment réalité et fiction, accordent une place centrale aux femmes et à leur subjectivité. Dans le viseur de la photographe se trouve aussi sa communauté, ce peuple qui porte encore en lui les stigmates de la colonisation et se débat dans un système de prédation. Par le choc des images elle le met en garde face aux risques permanents d’aliénation mentale.

Dans un style direct, sans concession, Anastasie Langu Lawinner s’empare du thème du patriarcat et des violences physiques et morales faites aux femmes. Sa démarche conceptuelle offre une irréalité qui sert d’échappatoire face à l’horreur et l’indescriptible. Immobilisés et entravés, les corps déshumanisés sont réduits à leur impuissance. Comprimés par des liens, soumis à la torture, les visages nous dévisagent.

Anastasie Langu Lawinner, Chaos, 2018. Courtesy de l’artiste. ©Anastasie Langu Lawinner.

Chaos nous montre un paysage parsemé de croix et de corps qui ont chu. Si la conception de l’image souligne l’idée d’un cycle mortifère, c’est pour mieux caractériser le trauma et appeler à une remédiation collective.

D’autres recherches plus picturales conduisent la photographe vers la clarté du jour. Dans un portrait-paysage saisi au Cameroun, la photographe nous transmet une vision idyllique de la relation à la nature.

Anastasie Langu Lawinner, Sans titre, 2018. Courtesy de l’artiste. ©Anastasie Langu Lawinner.

Le nu féminin vient se placer dans une gradation entre ombre, pénombre et lumière. Les courbes parlent à une terre accueillante. L’ondulation vibratoire de la chute d’eau appelle ce corps à renaître. A cet endroit, le féminin se répare émotionnellement et se reconnecte à sa sacralité. Cette image parle à nos sens et à notre âme. Le regard de la photographe donne naissance à un instant hors du temps qui est de l’ordre de l’apparition.

Par Estelle Onema.
What's Your Reaction?
J'aime
0
Je n'aime pas
0
View Comments (0)

Leave a Reply

Your email address will not be published.

Résoudre : *
26 × 7 =


© 2020 Ashakan - Tous droits réservés

Scroll To Top